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6 mars 2016 7 06 /03 /mars /2016 18:28

A bout de souffle et de rêve, IL claque le livre oubliant le marque-page.

C’est ainsi que se termine « presque » cette courte, courte nouvelle.

L’histoire d’un homme qui prit avec mauvaise grâce un livre qui ne devait plus jamais le quitter.

IL marche sur les quais de Seine. Un vent froid lève l’écharpe lovée autour de son cou. Il aurait dû croiser, nouer les pans et ainsi consacrer la chaleur à son corps mais ça ne se fait pas, un pan en avant, un en arrière, style vieil étudiant romantique, ça en jette.

Oui mais le vent froid ondule et cerne les marges à cru de sa peau et le voilà qui frissonne. Tant pis pour lui, pour l’image, vieil étudiant romantique ou comme-ci, mais je noue. Brise-bise, la douceur frissonne le cœur.

Les bouquinistes sont presque tous au rendez-vous des oubliés, l’air glacé gèle les pages et l’encre ; à quoi bon lever la boite à bouquins ? Il fait tôt. Fou de se lever au froid glaçant, pas de client, il est encore temps de blottir les ombres de la nuit entre les draps. Acheter et lire, ils attendront bien le plein jour… s’ils sortent. Oui mais Lui ? bon on y va.

IL poursuit d’une démarche chancelante sous les percées et malgré la fraîcheur, son voyage intérieur. Le quai s’est bientôt couvert de murmures (du verbe murmurer) et de susurres (du verbe susurrer). C’est aussi comme ça que ça se passe dans sa tête, ça murmure et ça susurre. Il cherche, il hésite, il invente un scenario plausible à sa présence ici sur ce trottoir, rien ne vient alors il avance simplement comme tombe la feuille de l’arbre ou l’ennui du cahier d’écolier. Il ne va quand même pas dessiner au sol un oiseau à la craie comme une Gribouille. Ses pas portent le monde en quête d’ivresse, son désir d’ivresse, son ennui comme s’ennuie la feuille tombe de l’arbre, comme fuit la larme du cahier d’écolier.

Un cri le happe, chant de harpie surprenant le mulot, trop tard pour fuir. Il voudrait ruer le moment à toute allure et lui aussi s’enfuir, non, son corps s’est arrêté à quelques mètres d’un vieux bonhomme au chapeau mou, si mou qu’on se croirait dans un « Dali ». Ça coule comme montre au soleil. L’homme assis sur une chaise paillée antique agite les bras, une bonne bouille haute en couleurs surtout du rouge, le froid, le vin peu importe, bonne bouille ridée vicelarde de celui qui cache bien son jeu ou le cache si peu qu’il en rit à l’avance. Un farceur, ce doit être un farceur, un sorcier, un bouquiniste le dos appuyé contre la boite vert bouteille posée là à cheval sur le mur du quai. Au-delà du quai aucun bateau en partance, un badaud face à lui.

« Je t’attendais ! »

IL regarde le visage raviné, surpris.

« Tu m’attendais ? »

IL tourne la tête à la recherche de l’attendu. Il n’y a que lui.

« Regarde là, je l’ai gardé pour toi ! »

IL s’approche étonné, il a gardé quoi. Frôlant l’homme ou le chapeau, il s’approche de l’étal, jette un œil à l’intérieur, rien qu’un vieil ouvrage à la couverture souple froissée, sale, jaune, passé.

IL regarde le bouquiniste, interrogateur.

« C’est le dernier et je t’attendais. Quand tu seras parti je fermerai la porte à Pandore. Je me fraierai au milieu de nulle part un chemin sur les berges du Styx, espérant l’arrivée prochaine d’un Charon passeur de rives. Je savais que tu viendrais et tu es là. J’hésitais à venir, le froid, l’âge, la peur de l’abouti. La certitude de te rencontrer m’a aidé à vaincre mes réticences.

Je vais te raconter une histoire, écoute mon garçon.

Il était une fois un vieil homme qui construisit sa vie sur un flot de mensonges, sur une crête de vie, sur des mots, de tout et de rien. Mais un rien couvrant le tout de la volonté de l’être, la volonté d’être hors les aléas de l’espérance ou du désespoir. Tous les mots de la terre auraient pu passer dans sa faim de comprendre s’il en avait eu le temps. Bien sûr, pas le temps de percevoir, ressentir et vivre ce tout. Les secondes coulent avec célérité de la naissance à la mort. Elles ne laissent aucune illusion à qui veut poursuivre l’immensité du savoir. Pour se vaincre de cette finitude et se convaincre, il décida de construire une tour de Babel des mots et des pensées, il inscrivit chaque jour les plus intimes de ses recherches. La rivière ceignait son corps et son esprit, livrait son âme aux bonheurs ininterrompus du questionnement. Peu à peu la maison étendit ses murs au plus près de la cité. Elle n’était plus une île mais une ville, un paysage fait de mille et mille dialectes, ribambelles de vivants, incendies de raisons et d’irraisons, guerres de fatalités et de fraternités, guerres de signes.

Les années passèrent en toute inquiétude et les pages se couvrirent d’encre porteuse d’ivresse.

Un jour ou peut-être une nuit, il perçut dans son cœur un refrain qui disait :

« Les pages de ta vie ouvriraient bien des portes,

Portes de paradis mais si tu n’y prends garde

Seul de ton silence et de tes vieilles hardes

A quoi te servirait ce trésor qui emporte

Loin du monde les mots que tu avais promis.

Ne laisse pas fermer les pages de la vie

Et donne ce que peux aux enfants de la terre

Les lettres de bonheur, de rire et de colère.

Passe le temps pour toi et bientôt de la nuit

Tu pourras naître enfin ton chemin de misère.

Si tu laisses, muet, si tu laisses au mépris

Ce que les mots du sang un jour te léguèrent

A quoi t’aura servi cette vie, cette terre,

Cette poussière que tous les hommes fuient.

Quitte donc ce fardeau, donne lui à graver,

Les pages singulières, pages au port ancrées.

Offre lui ce présent de ton passé construit

Montre lui la lumière, la marée et le bruit. »

Alors voilà, tu es là aujourd’hui parce que je t’ai choisi. Il fallait bien que je choisisse quelqu’un, je devais. Alors toi, pourquoi pas toi. Le livre que tu vois c’est le sel de ma terre, tel que j’ai pu le sauner. Le palud m’a aidé chaque jour a tiré l’essentiel, évaporant au passage l’inutile. Ce livre est à toi, il conduira ta quête d’absolu. Va mon gars, prends-le, je te le donne. Que peux-tu craindre, je te montre le départ de la sente et après, ben … à toi de voir, d’avancer, d’adapter les mots à tes pas. »

IL hésite, ne comprend pas ce qui arrive, pourquoi ? le mot exact c’est tergiverse, il a envie de … mais… il a froid et c’est abracadabrant cette histoire.

Quelle rime à tout ça ? Après tout.

IL tend la main vers le fond du présentoir et se saisit du livre sous le regard pétillant du livrier.

IL le tient maintenant entre ses mains l’objet du dilemme, prendre ou ne pas prendre. Ses doigts gourds cherchent à ouvrir l’ouvrage là où un petit marque-page semble montrer le chemin, à LA page.

Comme deux ailes à l’envol, déployées, le livre repose sur ses paumes ouvertes. IL a ôté le signet et regarde avec circonspection les multitudes de signes graphés sur le papier. De toutes petites lettres, minuscules pattes de mouches, formes étranges, dessins sommaires envahissent le papier. IL avec précaution tourne une page, mêmes signes et objets. Nouvelle page, rien de neuf. Nouvelle page rien de neuf.

S’aidant de son pouce IL feuillette l’ouvrage, survole, quand un méchant coup de vent déséquilibre le livre. La main trébuche à rattraper celui-ci. En un dernier geste, comme en essor, main et papier se dressent vers le ciel. Privés d’équilibre les signes, discrètement d’abord, puis en chevauchées fantasques glissent du recto, du verso, du recto, du verso, de la première de couverture même … une pluie de toutes petites lettres, minuscules pattes de mouches, formes étranges, dessins sommaires s’évadent en silence devant les yeux effarés de IL et tombent qui aux pieds du lecteur, qui avec délectation vers une liberté de voyages attendus, valsant le souffle et la vague (certains affirment d’ailleurs avoir aperçu quelques uns d’entre elles, d’entre eux en divers lieux de la terre).

C’est maintenant une terre vierge entre deux mains à construire, livre blanc.

Surpris, ébahi, stupéfait IL regrette d’avoir osé ouvrir cette pseudo Babel.

IL lève les yeux vers le bouquiniste et s’aperçoit avec fureur que celui-ci, hilare, le regarde lui et sa bonne bouille ridée vicelarde de celui qui cache bien son jeu ou le cache si peu qu’il en rit à l’avance.

Faisant demi-tour et courant presque dans sa colère, IL fuit emportant avec lui le cadeau empoisonné. Sous les éclats de rire entendus derrière lui, IL s’emporte un demain d’écriture et de vie.

A bout de souffle et de rêve, IL alors claque le livre oubliant le marque-page.

YR 06/03/2016

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Published by Yannick Racapé - dans A perdre alène
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commentaires

Sylvain 10/08/2016 18:48

J'avais déjà lu une fois ce texte, tu m'en avais parlé je crois, en tout cas merci !

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